Pourquoi engager les partenaires est un enjeu central du suivi de la doula

Le traumatisme de la naissance n’est pas toujours là où on l’attend

Les données sont désormais bien établies: selon les études et les méthodologies, entre une femme sur cinq et une femme sur trois ressort de leur expérience de la naissance un trauma psychologique.

Ce chiffre, largement relayé dans les milieux militants et cliniques, a permis de nommer des réalités longtemps invisibilisées: la violence obstétricale, les pratiques coercitives, l'absence de consentement éclairé, la dépossession du pouvoir décisionnel.

Mais il existe un angle mort du trauma périnatal, moins nommé, plus inconfortable à reconnaître, et pourtant omniprésent dans les récits des femmes qui se confient à moi.

Dans un nombre significatif de situations, le traumatisme n’est ni l’accouchement lui-même, ni même la relation avec les soignants, ni l’interface avec un système de soins déshumanisant.

Il naît au cœur même du couple.

Quand le respect devient une forme de désengagement

Comme sage-femme et thérapeute spécialisée en traumatismes périnataux, j’entends souvent la même histoire.

Après avoir raconté les faits de leur enfantement, ce qui émerge chez de nombreuses femmes est un sentiment difficile à formuler, mais profondément douloureux: celui d’avoir été abandonnées par leur partenaire.

Elles parlent :

  • d’un manque d’alliance, où leur partenaire, sans intention malveillante, devient souvent sous l’effet de la peur, de la hiérarchie et de la pression, le relais du système plutôt que leur allié;

  • d’un déséquilibre dans le shared decision-making, où, lorsque l’issue de la grossesse, de la naissance ou du post-partum n’est pas celle espérée, la responsabilité retombe sur elles, puisque leur partenaire « ne s’était pas prononcé » au moment des décisions;

  • d’un manque de soutien en post-partum et d’une fracture relationnelle qui s’installe, car leurs besoins et ceux du nouveau-né ne sont ni compris ni anticipés.

Cette blessure est souvent indescriptible, mais bien réelle. Et avec elle, un gouffre s’ouvre dans la relation.

Une posture féministe… aux effets paradoxaux

Ce manque d’alliance ne naît ni d’un manque d’amour ni d’un manque de respect.

Il prend souvent racine dans un désengagement subtil, fréquemment justifié et même valorisé comme un acte féministe :

« C’est son corps. C’est elle qui décide. »

Cette posture est honorable. Mais en pratique clinique, ce que je vois, c’est qu’elle devient parfois le terreau d’une absence d’engagement réel du partenaire.

Sous prétexte que « c’est le corps de sa conjointe », s’installe une forme de passivité :

  • il ne s’éduque pas;

  • ne participe pas aux rendez-vous prénataux;

  • ne participe pas aux décisions des choix éclairés;

  • ne suit pas les préparations à la naissance, au post-partum ou à l’allaitement.

Sans le savoir, cela le place et place le couple en situation de risque:

  • risque de ne pas comprendre les choix de sa partenaire, et donc d’être incapable de les défendre;

  • risque d’être démuni dans les moments critiques;

  • risque de ne pas savoir soutenir lorsque la situation l’exige;

  • risque, enfin, de blâmer sa conjointe si les choses ne se déroulent pas comme prévu, puisqu’il ne s’est jamais senti coresponsable des décisions.

Un cercle vicieux s’installe, souvent silencieux, mais toujours destructeur, menant parfois à une fracture profonde du lien dans le couple.

Ne pas comprendre, c’est ne pas pouvoir défendre

Lorsque les partenaires ne comprennent pas les raisons — le pourquoi — d’une décision de leur conjointe, comme le choix du lieu de naissance, le refus d’interventions de routine ou le respect du rythme physiologique, ils ne disposent d’aucun levier pour les soutenir.

Sans compréhension :

  • Il n’y a pas de langage commun;

  • Pas de capacité d’argumentation face au système;

  • Pas de posture claire à adopter auprès de la femme;

  • La vision et le souhait lie au plan de naissance n’est pas partagé.

Cette scène est tristement fréquente: le/la praticien.ne explique, rassure, alerte :

« Nous savons que votre conjointe ne souhaite pas X ou Y…, mais voici ce que nous recommandons. Vous ne voudriez pas qu’il arrive quelque chose à votre femme ou à votre enfant, n’est-ce pas ? »

Dans une situation à enjeux élevés, émotionnellement chargée, face à une autorité médicale historiquement incontestée, le partenaire non préparé se replie naturellement sur ce qui semble le plus sécurisant : les protocoles, l’avis du praticien, la norme institutionnelle.

Ce réflexe est compréhensible. Des générations entières ont appris à déléguer le savoir, la décision et la responsabilité au corps médical.

Mais à ce moment précis, ce mouvement peut laisser la femme seule face au système, contrainte de défendre ses choix tout en traversant une expérience corporelle, émotionnelle et parfois spirituelle majeure. Et souvent, dans ces circonstances où elle se sent non soutenue par son partenaire, elle abandonne son choix, son plan de naissance, ses souhaits pour son enfantement.

Les femmes me racontent alors :

  • des décisions prises sans elle ou contre leurs choix;

  • des moments où leur partenaire, malgré lui, a soutenu le système plutôt qu’elle;

  • une solitude profonde, vécue au sein même du couple.

Il est essentiel de le nommer clairement :

Ce n’est ni une question de mauvaise intention ni de violence conjugale.

Tout commence souvent par une volonté sincère de respecter l’autonomie de la femme. Mais l’autonomie sans alliance devient une charge.

La surcharge invisible des femmes

Un autre thème traverse presque tous les récits : la surcharge de responsabilité.

Décider seule, dans un système complexe, sous pression, en état de vulnérabilité physiologique et émotionnelle, n’est pas un privilège. C’est un fardeau.

La femme devient alors :

  • la seule à porter la connaissance;

  • la seule responsable des choix;

  • la seule à en assumer les conséquences.

Et trop souvent, après coup, elle porte aussi la culpabilité, les remords, les « et si ».

Le rôle fondamental et politique de la doula

La doula peut jouer plusieurs rôles dans son engagement auprès des familles. Selon moi, son accompagnement peut être profondément relationnel, trauma-informed et, oui, politique.

Comme doulas, nous pouvons :

  • nommer la zone grise entre respect et absence;

  • expliquer que soutenir ne veut pas dire décider à la place, mais se tenir ensemble;

  • transmettre les clés nécessaires pour que les partenaires deviennent de véritables alliés.

Engager les partenaires ne signifie pas diminuer la voix de la femme. Un partenaire engagé n’est pas celui qui impose. Cela signifie créer une alliance dans le couple, capable de résister à la pression systémique.

C’est celui qui comprend suffisamment pour protéger, défendre, contenir et soutenir sa partenaire même dans l’inconfort d’un système profondément irrespectueux des choix — même résonnés, même responsables, même sécuritaires — des femmes et des familles.

Restaurer l’alliance du couple

Lorsque les partenaires sont inclus, informés et accompagnés, quelque chose change fondamentalement :

  • la femme ne porte plus seule;

  • le couple traverse ensemble;

  • les décisions deviennent partagées;

  • et la naissance cesse d’être un lieu de fracture pour redevenir un lieu de transformation.

Engager les partenaires n’est pas un « plus » dans le suivi de la doula. C’est, selon moi, une condition essentielle de prévention du traumatisme périnatal et de préservation du lien dans le couple.

À l’Institut Doulē

À l’Institut Doulē, nous croyons que prendre soin de la naissance, c’est aussi prendre soin du couple.

L’enfantement peut révéler les blessures anciennes, les peurs silencieuses, les modèles hérités. La naissance ne transforme pas seulement un corps — elle transforme aussi une intimité.

Engager les partenaires, ce n’est pas les forcer à « bien faire »:

  • c’est les inviter;

  • c’est leur offrir des repères;

  • c’est valider leur vulnérabilité autant que leur force;

  • c’est leur rappeler qu’ils ne sont pas accessoires à la naissance — ils en sont témoins, piliers, et eux aussi traversés par le passage;

  • c’est protéger le couple;

  • c’est protéger la famille.

Et protéger la famille, c’est participer activement à la prévention du trauma intergénérationnel.

C’est ainsi que selon moi, former des doulas ne consiste pas uniquement à enseigner la physiologie du travail ou des techniques de soutien. C’est aussi:

  • Transmettre la capacité à lire les dynamiques relationnelles

  • Enseigner à reconnaître quand un partenaire se sent exclu, impuissant ou submergé;

  • Transmettre les outils pour créer un espace où chacun trouve sa place.

  • Enseigner la capacité à identifier le traumatisme relationnel avant qu’il ne devienne trauma.

En d’autres mots, la doula joue un rôle clé dans la protection du lien dans le couple et la prévention du trauma.

La naissance est un passage. Je crois sincèrement que la doula peut faire la différence dans une expérience traumatique au sein du couple ou dans le renforcement du lien.

Melanie Chevarie

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